Interview de Jacques Deveaux (2/4)
Dans votre ouvrage, vous relatez un certain nombre d’affaires que vous avez traitées, du vol d’auto-radio au meurtre d’enfant. Lors d’une garde, comment passe-t-on d’un extrême à l’autre sur le plan psychologique quand on a affaire successivement à des délits simples puis à des crimes de sang ?
J’ai fait ce que nous appelons « la rue ». J’ai commencé ma carrière au bas de l’échelle avant de devenir aspirant commissaire, puis commissaire et gravir les échelons de la hiérarchie. Je n’ai rien oublié. C’est sans doute pour cette raison qu’il faut dire que le travail d’un policier de terrain et plus encore dans une garde judiciaire est humainement difficile à vivre. Personne ne peut passer d’une affaire de vol simple à un meurtre, sans une bonne dose de sang-froid et d’abnégation. Croyez-moi : il m’est arrivé d’être dégouté, de vouloir quitter le côté sombre de la vie. J’ai pleuré devant des cadavres d’enfant. J’ai juste eu la dose suffisante de sagesse et d’énergie (appelez cela, de la force intérieure ou une certaine idée de la beauté du genre humain pour l’expliquer) afin de tenir mon rôle dans une certaine humanité. Le réflexe professionnel ne fait pas tout. Il ne peut empêcher le flic de penser à ses enfants, à l’épouse délaissée durant des jours et des nuits d’enquête. On sacrifie sa vie dans ce métier. Puis, en ce qui me concerne, je me suis « réveillé » à quarante ans à peine, dans un uniforme que seules des personnes de soixante ans portaient en Belgique.
Et, soudain, on comprend que cela en valait la peine, mais on mesure ce que l’on a dû sacrifier. Ma vie personnelle, je l’ai clairement laissée de côté. Ce n’est pas la soif de pouvoir qui fait marcher les flics. C’est l’instinct de la chasse ! La défense des victimes !
Je suis passé des quartiers glauques aux ors du pouvoir en trois jours à peine. J’ai connu certaines difficultés à revenir dans le monde des gens normaux. Encore que certains hommes ou femmes politiques ne sont pas très équilibrés…
Vous évoquez le cas du jeune Marocain K., âgé de 14 ans, qui avait volé un auto-radio avec deux complices puis insulté des agents et que son père a renvoyé au Maroc jusqu’à ses 18 ans parce qu’il refusait de s’excuser. Vous racontez aussi l’histoire de H. qui a 14 ans avait déjà à son actif 197 infractions. Comment expliquez-vous que les délinquants les plus jeunes soient de plus en plus violents ?
A l’époque j’étais totalement impuissant à faire passer un certain nombre d’idées novatrices en matière de lutte contre la délinquance juvénile. Mais, il est évident que l’intégration d’une jeunesse en mal de racines, de culture normative, d’avenir dans une société aux relents xénophobes constituent autant de raisons non exhaustives à certaines formes de délinquance. Je travaille depuis sept ans à la lutte contre l’absentéisme scolaire, le décrochage social et la réorientation de l’enseignement des jeunes vers l’emploi, la réussite et l’intégration sociale. J’ai connu certains délinquants qui voulaient réellement s’en sortir, mais qui avouaient clairement être en manque de repères francs et clairs.
« Papa ne sait pas lire le français, maman non plus. Je suis donc le chef de famille. Mais je voudrais un père qui m’apprenne. »
Ceci résume trop brièvement la détresse des jeunes, mais elle est symptomatique de la nécessité de repenser totalement notre approche de la délinquance juvénile et des bandes urbaines. Mes sorties répétées dans la presse belge ont conduit à réaliser l’impensable. Le gouvernement envisage de créer les Grenelles de la délinquance juvénile. Si je n’avais réalisé que cette simple prise de conscience, j’en serais heureux.
Grâce à vous, un escroc faisant l’objet d’un mandat d’arrêt international a été arrêté, vous valant un télex de remerciement du FBI. Quand vous avez commencé à enquêter sur cette affaire, vous attendiez-vous à ce que cela remonte aussi loin ?
Ce boulot est fait de chance et de hasard aussi. Mais, je le dis clairement : une affaire banale, idiote ou qui vient au plus mauvais moment, doit être prise au sérieux. Personne n’entre dans un commissariat de police par plaisir. Ceux qui franchissent le seuil de nos locaux lugubres ont un besoin d’être aidés. Cette affaire a commencé simplement. Mais encore une fois, le « chasseur » veut sa proie. Le moindre indice, la moindre raison de poursuivre sert de moteur, de turbine…
Vous savez, sans les collègues de Lille, je n’aurais rien trouvé. Je n’ai pas beaucoup de mérite, sinon d’avoir cru en cette victime comme en toutes les autres.
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