Interview de Jacques Deveaux (3/4)
Les collègues français ont été d’une gentillesse et d’une disponibilité inoubliables.
Je le redis : la Belgique est un tout petit pays. Si mon homologue français n’avait pas agi par professionnalisme et sympathie, l’escroc n’aurait jamais été arrêté. Mais ce qui m’a le plus touché, c’est que le collègue de Lille ne s’est pas approprié le succès. C’est une grandeur de flic qui fait tout son honneur.
Vous avez une formation universitaire (licence de criminologie). Comment ont réagi les cadres en place dans les commissariats de police lorsque votre génération diplômée a pris ses fonctions ?
Nous n’étions pas nombreux à l’époque. Les universitaires étaient une denrée assez rare. J’avais une formation de journaliste et criminologue. Le directeur de l’académie de police était fier de voir un universitaire embrasser la carrière. Il pensait lui aussi que les choses devaient changer sous l’impulsion de gens diplômés. La réalité est différente. Nous étions confrontés à un sentiment hostile, émanant d’une classe d’officiers supérieurs disposant à peine du bac, pour les plus cultivés d’entre eux. Au sein de la police, j’ai fait trois années d’études supplémentaires en criminalistique (sciences criminelles de la police) et afin d’obtenir le brevet d’officier supérieur. Je n’avais que 24 ans, lorsque le Roi me nomma au premier grade des officiers. J’étais le plus jeune officier de la police belge, en cette année 1984. Les moins scolarisés des officiers supérieurs m’ont pris en ligne de mire. J’ai vécu des moments difficiles, mais ils m’ont appris beaucoup pourtant. Certains m’ont félicité personnellement, lorsque je fus nommé Commissaire de police en 1998. En Belgique, ce grade correspond au grade français de Divisionnaire, doublé d’un grade de Magistrat de l’Ordre Administratif. J’étais de nouveau, par la signature du Roi, le plus jeune à accéder à cette fonction, dans une grande ville belge. Croyez-moi, c’était une révolution ! Les nominations gériatriques étaient bien mortes ! Quand un ancien ennemi vient vous serrer la main, les larmes aux yeux, vous ne savez quoi penser. Ils m’ont mené la vie dure, pendant quelques années, mais ils m’ont reconnu comme digne d’exercer leurs fonctions. C’est un étrange sentiment. Ils n’étaient pas si mauvais que je les décris. Ils étaient seulement dépassés par l’évolution de la société.
Les conditions de travail que vous décrivez lorsque vous avez commencé se sont-elles améliorées par la suite ou le manque de moyens et d’effectifs est-il toujours un problème d’actualité ?
Les conditions n’ont plus rien à voir avec les années « 80 ». Les formes de criminalité n’ont guère changé. Le manque d’effectifs est par contre cruel dans les grands centres urbains. La vie d’un flic est rude. Je reçois parfois des gens à la maison, pour leur expliquer la réalité du métier, tant ses joies que ses difficultés. J’ai écrit ce livre pour les 5.000 policiers que le gouvernement a décidé d’engager dans les 4 prochaines années. Ils doivent savoir ce que l’on attend d’eux sur le plan humain et social. Il n’y a pas de place pour des « Rambo » chez nous, sauf à l’escadron spécial d’intervention.
Vous abordez l’affaire Dutroux dans un chapitre. Quelles décisions concrètes ont été prises par les autorités politiques après la marche blanche ?
Cela fait partie du second tome de « souvenirs d’un flic belge ». Comment vous dire cela en quelques mots : tout a changé ! Nous avons fait la révolution des structures de la police ! Est-ce facile ? Non, évidemment. Nous avons travaillé comme des fous, pour nous donner une nouvelle structure et relancer la sécurité policière en Belgique. C’est une communion des esprits, née de l’affreuse affaire Dutroux. Je dis, combien nous avons été traumatisés par ces événements. La Belgique est un petit pays, mais disposant d’une conscience collective pouvant soulever des montagnes. Aucune voiture n’a été incendiée, mais 10% de la population de notre pays s’est retrouvée dans les rues de la capitale. Imaginez un seul instant, six millions de manifestants à Paris, demandant en pleurant ou en silence que vos enfants soient mieux protégés ! C’est une expérience d’une intensité humaine inouïe.
Suite