La répartition de l'argent entre les différents acteurs du livre (20/05/09)
L’interview de l’écrivain Marc Pautrel sur le blog de La Lettrine m’a interpellé sur un point : la répartition de l’argent entre les différents acteurs du livre. Les idées reçues ont la vie dure, comme le montre cet extrait de l’interview où Marc Pautrel déclare : « L’économie du livre, c’est toute une histoire, c’est un monde à la Lewis Carroll ! Evidemment, qu’il y a un déséquilibre flagrant dans la répartition du prix du livre. Sur un livre à 10 €, le libraire perçoit environ 3 € ; le diffuseur/distributeur environ 2 € ; l’éditeur perçoit environ 2 € ; l’auteur environ 1 € (10% du prix HT du livre) voire moins (on a essayé deux fois de me faire signer un contrat d’auteur à 8%, j’ai refusé les deux fois); le reste c’est la fabrication du livre et la TVA. On voit que l’auteur est celui qui perçoit le moins alors que c’est lui qui crée l’oeuvre au coeur de toute l’économie du livre. Pour résumer d’une manière un peu brutale : toute la filière du livre se nourrit sur son dos. »
Sans auteur, pas de livre : je suis d’accord sur ce point. Mais la réalité économique est plus complexe : ce qui est vrai en valeur relative ne l’est pas en valeur absolue. Si on prend les chiffres de M. Pautrel, il oublie de préciser une chose : la marge n’est pas le bénéfice. C’est totalement faux de croire que parce que l’éditeur touche environ 2 € et l’auteur environ 1 €, c’est l’auteur qui gagne le moins (en passant, j’aimerai bien toucher une marge de 20% comme dans l’exemple ; dans les faits, elle est de 10-15%).
Avec leur marge, libraire, diffuseur/distributeur et éditeur doivent payer : charges sociales, impôts, taxes, local, salaires, eau, électricité, assurances, frais véhicule, fournisseurs, téléphone, consommables, remboursement crédit, etc. Toutes ces dépenses sont professionnelles. Une fois rentrés chez eux, libraire, diffuseur/distributeur et éditeur doivent assumer une grande partie de ces mêmes dépenses à titre privé. L’auteur n’a pas ces doubles dépenses. Avec une rentabilité de 10% sur la marge, libraire, diffuseur/distributeur et éditeur gagneraient ainsi d’après les chiffres de M. Pautrel :
Libraire : 0,30 €
Diffuseur/distributeur : 0,20 €
Editeur : 0,20 €
De son côté, avec ses 1 €, l’auteur doit déduire environ 10% de charges sociales Agessa, ce qui nous amène à 0,90 €, ainsi que des dépenses nécessaires à son activité (encre, stylo, papier, documentation, enveloppes, informatique, timbres…). Même en estimant ces frais à plusieurs dizaines de centimes, l’auteur gagne plus que les autres intervenants en net. Surtout que l’exemple chiffré ci-dessus était avec une marge de 10% (si la marge est inférieure, libraire, diffuseur/distributeur et éditeur récupèrent moins de bénéfices ; à l’inverse, ils gagnent plus si la marge dépasse les 10%). Conclusion : la filière du livre n’exploite pas les auteurs et elle ne se nourrit pas sur leur dos contrairement à ce qu’on lit ou entend. Si des auteurs sont persuadés du contraire, je les invite à créer leur maison d’édition ; ils verront si c’est lucratif. Le blog propose un fichier PDF destiné à aider les créateurs de maisons d’édition, allez-y.
Plus sérieusement, il faut garder à l’esprit que l’auteur touche dès le premier livre vendu, alors que l’éditeur ne commence à gagner de l’argent que lorsque les frais d’impression sont couverts. Eh oui, un auteur peut gagner de l’argent et son éditeur en perdre, tout simplement parce qu’un nombre minimal de livres n’a pas été vendu. Ce qui m’amène au constat suivant : les auteurs veulent bien 10% ou plus des bénéfices, mais pas assumer 10% des pertes si la carrière du livre tourne court.
La répartition est un faux problème. L’important, c’est le nombre de lecteurs qui sont intéressés par le livre et l’achètent. A ce titre, vous pouvez donner par contrat 50% de droits d’auteur à un écrivain ; s’il ne vend pas ou très peu, il aura 50% de rien du tout. Dans son extrait, Marc Pautrel indique qu’il a refusé des contrats à 8%, mais si on pousse la logique jusqu’au bout, il vaut parfois mieux avoir 8% de 30 000 ventes plutôt que 10% de 4 000 ventes.
Le dernier point, c’est que les auteurs ne se rendent pas compte du temps et de l’argent que dépensent les éditeurs et distributeurs afin qu’ils soient rémunérés. Comme je l’ai indiqué plus haut, l’auteur gagne de l’argent dès le premier exemplaire vendu. Pour cela, il faut souvent relancer les points de vente et travailler à perte.
La reconnaissance n’est pas le point fort des auteurs.
Pour en parler sur le blog : http://lejpe.canalblog.com